MARTIN D'ORGEVAL
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Pâques
(
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), Martin d'Orgeval, Steildl, Göttingen, 2008, p. 115-118
Pâques
Je suis allé à l'île de Pâques pendant l'hiver, en juillet. L'isolement, le climat, les éléments aussi bien que les statues, écrasantes, font naître un sentiment d'oppression très éloigné des images touristiques. Faire face. Saisir ce malaise, mêlé à la contemplation. Ce livre est avant tout un récit intérieur.
Entre les volcans, les plaines sont couvertes sur toute leur étendue d'herbe et de rocs de magma durci, comme si une pluie éruptive s'était abattue partout de la même façon, aux pieds des cratères comme au milieu de nulle part. Ce cailloutis à perte de vue.
Marcher, regarder par terre, prendre ce qui est à portée de main, ce qui est donné, sans mise en scène, sans composition. Relever les signes fournis par le paysage. Des indices. J'y reconnais mon trouble. Langage des pierres, de l'eau, de la terre, écriture plane. Faire des constats, rassembler un vocabulaire à partir d'éléments naturels et de traces humaines.
Ovale. Maison, longue forme construite au sol avec des pierres mises bout à bout.
Rectangle. Tombe blanchie à la chaux, un gros galet poreux à son extrémité, sombre, sur lequel on a tracé une croix. Sur la droite, un vase minuscule, blanc lui aussi, renversé, vide.
Cercles. Deux pierres grossières, deux tombes accolées sur l'herbe, grandes chacune comme une tête, l'une blanche, l'autre noire, une croix en relief.
Des écorces mortes, cassées, démembrées, flanquées par terre, idéogramme indéchiffrable.
Objets solitaires, déjetés, écartés du monde. Métaphores du tourment. Formes trouvées, sculptures toutes faites. Nées du temps, de l'érosion, du ruissellement, du dépérissement. Œuvre du vent, de l'eau sur les volumes, les surfaces. Formes de mes sensations.
Sur la grève chaotique, un gros bloc rocheux à la découpe accidentée, plus grand et plus singulier que les autres, presque animal. Gris, gagné d'un côté par des espèces de vermiculures, de pétillement minéral, scalpé par endroits, un gros trou dans sa partie inférieure.
Un crâne de cheval, ossement isolé, sans squelette, abandonné sur une autre grève, loin derrière un alignement de statues, tâche blanche sur un vaste tapis sombre. Sur l'île, les chevaux domestiques vont en liberté. Pas de clôture. Ils se fondent au paysage, traversent les routes, montent les pentes des volcans, parcourent les rues du village, pour, cette nuit, brouter aux pieds du monument aux morts.
Un cimetière face à la mer qui, entre chien et loup, sous un ciel coupé en deux entre le couchant et l'orage, prend une allure surnaturelle. Croix et étoiles peintes à la chaux. Amas de signes suspendu dans le temps.
Un volcan comme des lèvres posées sur l'horizon émerge de la plaine, seul sourire de la terre à la mer.
Une falaise de craie noire tombe sur la mer, coupe anatomique révélant une géologie molle, boursouflée, en proie à la déréliction.
Debout face à l'immensité du cratère, je suis un point sur un cercle.
Un livre fait de surfaces. Pierre, mer, terre. Pages de matière brute, fragments. La texture d'une roche résonne en moi comme la vibration d'une corde. Rudesse, bourdonnement, vacarme, ou, bientôt, respiration, silence, vide.
S'approcher, s'éloigner, se rapprocher. Ce paysage exige à la fois recul et proximité, parfois jusqu'à y coller le nez.
Deux visions, deux temps : pendant et après. L'expérience, le vécu, puis la mémoire, le rendu. Sur l'île, je collecte en marchant, je suis une surface sensible, j'avance en terrain indéterminé. Plus tard, je découpe certaines photographies, je taille. J'en choisi d'autres qui disent tout en un instant. Je les laisse intactes. Question de cadre, de masse.
Deux visions, deux langages. Majuscule, minuscule.
Les colosses. Ces statues, même sans yeux, jettent sur le monde un regard en colère, avec une moue autoritaire et réprobatrice. Représentations d'ancêtres érigées dos à la mer, elles sont alignées sur de longs promontoires, telles des soldats au garde-à-vous. Hiératiques, sûres d'elles, arrogantes, impassibles, elles observent l'interminable bouleversement géologique.
J'isole une série. L'inventaire est fragmentaire, vu les centaines de figures dispersées sur l'île, mais ce n'est pas l'exacte somme que je recherche, ce n'est pas un fichier complet que je veux constituer. Je cherche la juste proportion du sentiment de leur présence, en regard du contexte dans lequel elles sont installées, afin de rendre compte du dialogue silencieux qu'elles entretiennent avec les éléments. Dialogue où l'homme n'a pas sa place, où le temps n'est plus un concept humain, où je perds la mesure de l'existence.
Répétition et variation des visages, afin de mieux voir leur peau tâchée et balafrée par le lichen, leurs traits précis et malmenés, les manques et les accidents qui accentuent leur personnalité. Certaines, d'une immobilité violente, le visage arraché, sont brutales et sourdement terrorisantes. D'autres, malignes, l'œil sibyllin, incliné, semblent sages. Nettes découpes en amande des yeux, nez puissants, larges arcades sourcilières sous des fronts étroits, faces presque carrées. Leurs visages ont des marbrures comme des vagues d'écume fixes.
Je photographie le permanent. Ce qui a toujours été et qui sera toujours. Pas l'instant, le constant.
Le terrain est une peau, le sol a un pouvoir d'attraction. Rides, croûtes, plis, bosses, creux. Chair. La chair est partout. La fouler, la toucher, la sentir, la presser. Soupçonner les entrailles. Terre brûlée, grêlée d'empreintes volcaniques, sensuelle. Comme un corps, la lande a une saveur, une présence, charnelle et non humaine.
La lave, dans sa progression sur la mer, a séché. Foisonnement de cicatrices.
« Je suis partout, dans l'océan qui est mon sang, dans les collines qui sont mes os.”
August Strindberg
Martin d'Orgeval
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