SUR FACE

Texte Erri De Luca

Galerie Hussenot
5 bis, rue des Haudriettes
75003 Paris
+33 (0)1 48 87 60 81
Métro Rambuteau

Vernissage le samedi 3 novembre
3 novembre 2018 – 12 janvier 2019
du Mardi au Samedi
11h à 19h

www.galeriehussenot.com

 

Martin m’a demandé de jeter un œil à sa collection de visions, en format réduit, sur une table de bar.
Ce que j’écris ici sont les impressions laissées sur une personne peu impressionnable.

Mais où voit-il cela ? A quels endroits ces photographies existent-elles ? Je parcours le monde depuis plus longtemps que lui et je n’ai rien rencontré qui ressemble, qui me rappelle les manifestations de ces surfaces.
Ce sont des expressions de la matière qui se révèlent à lui en disant : voilà ce que je suis. Mais elle ne le dit qu’à lui, à sa pupille.
Son premier talent est qu’à ce moment-là, avant le déclic, Martin se rend compte que la matière se révèle à lui.
“Voix du silence subtil”: Elia le perçoit et sait immédiatement que la divinité lui chuchote quelque chose.
Martin voit la poussière autour des choses, il les recouvre de cellules de lumière. Je le soupçonne de percevoir les photons.
Il reconnaît l’instant. Avant de comprendre ce qu’il fait, avant de connaître le résultat de sa mise au point, Martin reconnaît. Ce n’est pas une inversion du cours du temps, reconnaître avant de connaître.
C’est l’éclat d’un sanglot qui jaillit dans le crâne d’un poète qui soudain anticipe sa propre poésie. Il la reconnaît avant de l’écrire et avant de la connaître.
Il y a, ici, des révélations venant de la matière à quelqu’un qui l’écrit avec lumière. Photo-graphie, on sait que ça veut dire en grec : lumière-écriture.
Martin écrit la matière avec le brouillard, avec les phares d’une voiture, avec la poussière, avec une aurore boréale. Rien que ces mots pourraient être les ingrédients de vers dédiés à la lumière.
Face à ces œuvres, je ne veux pas savoir si elles sont exécutées suite à une longue étude ou une inspiration foudroyée. Je n’ai pas besoin de savoir ce qui s’est passé il y a trois secondes ou trois ans avant.
Pour moi, lorsque je les croise, se produit le “Moment’s Thought”, la pensée d’un instant, que Yeats dit devoir appartenir à celui qui admire un vers réussi.
Lire, oui, au lieu de regarder je lis. C’est la même impression que lorsqu’une phrase me fait tressaillir. Par exemple : l’avenir du fleuve est à la source.
Ainsi pour ce que je vois : je repars en arrière, lorsque j’ai écarquillé les yeux et que je n’avais encore en tête et sur la langue aucun mot pour définir le monde.

Erri De Luca